Jonathan Boakes se spécialise dans les scénarios angoissants. Investi corps et âme dans les jeux d’aventure en point & click, l’auteur a composé entre autres l’intrigue des trois « Dark Fall ». Le premier volet invitait le joueur a décrypter le passé mystérieux d’une station ferroviaire et d’un hôtel abandonnés, dont le personnel et les occupants avaient subitement disparu par le passé.
Dark Fall : Lost Souls vous y ramène. La station ferroviaire et l’hôtel attenant de Dowerton seront votre terrain de jeu pendant toute l’aventure. Il y a cinq ans, une petite fille nommée Amy a disparu dans cet endroit. L’enquête - votre enquête - s’est soldée par un échec cuisant. Pour une raison connue de vous seul, vous revoilà au beau milieu de la nuit dans le tunnel obscur qui mène à la station. Vous recevez d’étranges SMS qui manifestement vous provoquent et en même temps vous guident dans vos recherches dans cette station en ruine et lugubre où d’effrayantes apparitions ne manqueront pas de vous faire frémir.

Le premier point à souligner au sujet de Dark Fall : Lost Souls est la qualité de l’ambiance du jeu. Celui-ci est un point&click à la première personne offrant relativement peu d’animations et des déplacements écran par écran, et néanmoins on se sent vite immergé et mal à l’aise dans l’univers de Dowerton.
Tout d’abord, les décors jouent avec succès sur les effets d’ombre et de lumière. L’obscurité est extrêmement bien exploitée : on en voit toujours à la fois assez et trop peu pour être inquiet de ce qui peut giser dans l’ombre. Les lampes grésillent, clignotent, n’éclairent que partiellement, ou d’une couleur étrange. Parfois, il faut s’éclairer de la lumière ténue qu’offre son téléphone portable.
L’état délabré de la station et de l’hôtel est également fort bien rendu : objets rouillés, tôles ondulées couvrant fenêtres et portes condamnées, inscriptions sur les murs, sol jonché de détritus. Dowerton rend fort bien l’image d’un endroit devenu marginal, où quelques signes trahissent la visite récente et inquiétante de vandales - tout au moins.
Dark Fall : Lost Souls utilise aussi abondamment la thématique des ciseaux et des mannequins. Entre les murs dans lesquels viennent s’empaler mille paires de ciseaux et les mannequins prostrés dans le coin d’une pièce, ces deux éléments sont exploités avec efficacité pour créer un leitmotiv angoissant pendant toute la partie. Dommage, d’ailleurs, que le scénario n’en offre pas l’explication.
On peut saluer en outre la bande son très minutieuse : les craquements de bois, le grésillement des vieilles ampoules, une conserve métallique qui dégringole en cascade, toute une panoplie d’effets sonores qui entourent le personnage pendant le déplacement et lui donne l’impression d’être suivi et qu’un danger se terre aux alentours. Les voix sont plutôt convaincantes, sauf celle du personnage principal, malheureusement, qui fait tâche par sa médiocrité (le nom de son auteur est d’ailleurs remplacé par un laconique « ? » dans les crédits. Est-ce un signe de repentir ?)
Enfin, des animations discrètes mais efficaces viennent communiquer au joueur l’état de panique latent du personnage : par exemple, parfois la vue tangue avec la respiration - sonore - de l’inspecteur, ou lorsqu’il sent un danger imminent, il tourne la tête - et donc la vue du joueur - de tous côtés. Quelques apparitions inattendues et efficacement mises en scène ne manquent pas de faire sursauter.
Dans sa volonté de produire une atmosphère angoissante, Dark Fall est une réussite. Avec des moyens modérés, le jeu parvient à inquiéter le joueur avec son ambiance pesante, à lui arracher des hoquets de surprise avec ses apparitions indisciplinées et à lui faire faire quelques grimaces devant des scènes franchement morbides. Dark Fall : Lost Souls touche son objectif de susciter le malaise chez le joueur.

Malheureusement, le scénario souffre de plusieurs défauts. Si le début commence plutôt bien, avec la découverte des lieux par le joueur et la focalisation sur la disparition d’Amy, l’histoire se perd un peu dans toute la partie qui se passe à l’hôtel, avec l’intervention d’autres personnages dont on comprend mal l’implication. Même à la fin du jeu, le parcours d’Amy n’est pas tout à fait évident.
Le scénario est en outre extrêmement linéaire, ce qui n’est pas toujours dérangeant d’ailleurs, mais dans Dark Fall : Lost Souls, certaines actions s’enchaînent plutôt mal, et souligne cette linéarité. Par exemple, il faut parfois sortir d’une pièce pour y re-rentrer immédiatement afin de débloquer la suite des évènements, ou sortir d’un lieu et se promener un peu à l’air libre pour recevoir un nouveau SMS mystérieux.
Parfois, il est simplement incohérent : on comprend mal pourquoi il faut utiliser le téléphone fixe de la station (et donc s’évertuer à trouver une pièce de monnaie qui convienne) alors qu’on se promène partout avec un mobile dernier cri.
Dans l’ensemble, les puzzles sont intéressants et plutôt difficiles. Certaines énigmes sont même carrément ténébreuses, et dans les cas de profonds désespoirs, il est possible de se rabattre sur les solutions du jeu que l’auteur lui-même propose en ligne.
L’histoire de Dark Fall : Lost Souls, malgré ses défauts, sait tout de même maintenir son public en haleine. On veut savoir. Et on ne sait (peut-être) qu’au bout du scénario dont la durée de vie est tout à fait satisfaisante pour un jeu de ce type, et qui offre deux fins, selon votre philosophie.

Difficile, donc, d’avoir un avis tranché sur Dark Fall : Lost Souls. L’idée du point&click d’angoisse est d’autant plus appréciable pour son originalité qu’elle est fort bien réalisée. Les graphismes, sans une débauche d’effets visuels ni une qualité hors du commun, et les bruitages plongent vraiment le joueur dans une ambiance effrayante et suscite même une tension inquiète et réelle chez le joueur. D’un autre côté, le scénario est décevant. Parti à la recherche d’Amy, on arrive à la fin de l’histoire sans avoir l’impression d’avoir tout saisi à son sujet, et on ne comprend pas vraiment non plus tous ces détours dans le passé avec d’autres personnages, dans l’hôtel.
Finalement, on peut sans doute y voir un concept prometteur qui mérite encore quelques efforts du côté scénaristique avant d’être une franche réussite. En attendant, Dark Fall : Lost Souls reste agréable à jouer et on doit admettre qu’il donne sérieusement envie de jouer à sa suite qu’on envisage encore meilleure... et qu’on espère vivement.