Par: Patrick Robert
Produisant surtout des jeux de tirs et de baston depuis 1979, la compagnie Capcom n’a plus besoin de faire ses preuves auprès des joueurs. Ses séries cultes comme Megaman, Resident Evil ou Devil May Cry, ont connu plusieurs itérations et un succès mondial incontesté. Les développeurs ont donc piqué notre curiosité en annonçant Dragon’s Dogma, un jeu de rôle qui est certes développé au Japon, mais qui s’inscrit dans la plus pure tradition des RPG occidentaux. Lancer une nouvelle franchise comporte toujours une bonne part de risques et d’inconnu. Est-ce que Capcom a su relever le défi?

Un village de pêcheurs se voit soudainement attaqué par un dragon gigantesque venu de nulle part. Dans la bataille qui s’ensuit, la créature ailée parvient à arracher le cœur du personnage principal avant de s’envoler, le laissant pour mort sur la grève. En dépit de toute logique, ce dernier se relève. Il peut désormais entendre la voix du monstre en son for intérieur. Selon la légende, ces signes laissent présager que l’homme n’est pas un simple mortel, mais plutôt un Insurgé, le seul type de guerrier capable de terrasser la bête volante qui menace maintenant les habitants de Gransys. Après cette prémisse prometteuse, le scénario s’efface presque entièrement durant des dizaines d’heures, pour ne revenir qu’à la toute fin de la campagne.
DANS LE VENTRE DU DRAGON
Sous plusieurs aspects, Dragon’s Dogma est un jeu de rôle plutôt conventionnel. Présenté dans une vue à la troisième personne, son expérience rappelle plusieurs titres du genre (notamment Dark Souls et Monster Hunter). On détermine d’abord le sexe et l’apparence physique de son Insurgé parmi un assortiment de gabarits dans l’interface de création de personnage. Au début de l’aventure, on a le choix entre trois classes assez standard, soit le guerrier, le rôdeur et le magicien. En atteignant un niveau plus élevé, six autres spécialisations deviennent disponibles. On peut changer de classe en tout temps, ce qui permet d’explorer les différents styles de combat pour trouver celui qui nous convient le mieux.

On cumule des points d’expérience en acquittant les centaines de quêtes principales et secondaires dont regorge le monde de Gransys. Certaines approfondissent légèrement l’histoire ou l’univers fantasy du jeu, mais la majorité varie entre de pénibles missions d’escorte et de simples tableaux de chasse (tuer 2 ogres, 8 araignées, 10 loups, 30 gobelins, 45 lapins, etc.). Sans atteindre la fluidité d’un jeu d’action, le combat est tout de même satisfaisant et possède ses subtilités, alternant entre attaques rapprochées, à distance, et magie. On sent la touche de Capcom dans les créatures mythologiques aux proportions démesurées qu’il faut parfois affronter. Celles-ci sont tellement imposantes qu’on peut même les escalader pour mieux asséner ses coups.
TOUS DES PIONS
C’est sa légion de « pions » qui distingue vraiment Dragon’s Dogma de la compétition. En plus de l’Insurgé qu’on commande, trois autres personnages (ou pions) viennent nous prêter main-forte. On crée le premier selon nos préférences. On peut modifier ses compétences en cours de route, mais il nous suivra tout au long de l’aventure. Les deux autres membres de notre équipe doivent être recrutés individuellement parmi une sélection de personnages qui proviennent essentiellement des parties des autres joueurs. De la même façon, le pion qu’on a fabriqué peut aussi seconder un autre Insurgé en ligne, et revenir avec divers objets et des connaissances supplémentaires sur des ennemis ou des quêtes particulières. Ce système original constitue sans doute le plus grand trait de personnalité du jeu.
Comme l’expérience présente un bon niveau de défi et ne prend jamais le joueur par la main, il faut faire preuve d’un minimum de stratégie pour recruter des pions aux compétences appropriées en fonction de chaque mission, d’autant plus qu’ils sont pris en charge par l’intelligence artificielle. On peut leur indiquer de nous suivre ou de nous venir en aide à l’aide du pavé tactile de la manette, mais on ne contrôle jamais leurs actions. Ces coéquipiers procurent une certaine assistance, sans évidemment remplacer l’efficacité de trois alliés en chair et en os. On regrette l’absence d’un mode coopératif multijoueurs, auquel la structure du jeu se prêtait bien.

Lors de nos voyages à travers le royaume, on récolte évidemment du butin alléchant, mais aussi toutes sortes de matières premières et de plantes. Ces composantes se combinent pour produire une grande variété de potions, ou servent à améliorer les multiples armes et armures qui composent notre arsenal. Ces mécaniques ne sont pas aussi complexes que celles d’un Skyrim, mais ajoutent une touche de profondeur à l’ensemble. Le jeu ne possède qu’un seul fichier d’enregistrement et procède à des sauvegardes automatiques. Si vous êtes du genre à essayer différents embranchements en utilisant plusieurs fichiers de sauvegarde (comme une bonne partie des amateurs de RPG), vous serez déçu. Il n’y a même pas d’option pour charger une partie, et on doit revenir au menu principal pour ce faire.
DU FANTASY SANS FANTAISIE
Malgré quelques textures floues dans les cinématiques et des personnages qui se matérialisent parfois devant nos yeux, le monde de Gransys est joliment rendu, avec une végétation qui ondule sous l’effet du vent, et une grande variété d’effets visuels (éclairs, nuage de poison, pluie de météores) associés aux sorts magiques. Par contre, la direction artistique de l’univers manque cruellement d’inspiration, avec ses environnements génériques qui pourraient provenir de n’importe quel autre jeu de rôle. Des forêts touffues, des châteaux de pierre, des souterrains menaçants, le design graphique est bourré de stéréotypes. Le travail des comédiens est correct, sans plus, et la musique revêt des sonorités de pop japonaise qui aurait sa place dans un Final Fantasy.

La durée de vie de Dragon’s Dogma est plus que substantielle, avec des dizaines et des dizaines d’heures de jeu, mais le temps consacré à compléter la campagne se trouve artificiellement gonflé par les allées et venues incessantes à travers l’immense carte du royaume. Le monde est vaste, mais semble souvent vide et peu peuplé. Il faut parfois près d’une heure de route pour se rendre à l’endroit demandé pour initier une quête. Beaucoup plus tard dans l’histoire, on a accès à des pierres qui permettent de se téléporter à la ville centrale, mais elles sont rares, et les acheter s’avère exorbitant (20 000 pièces d’or) pour un usage unique. Il faut en plus se rendre chez un marchand particulier pour acheter et assigner de nouvelles habiletés à chaque fois qu’on monte de niveau, ce qui augmente encore le temps consacré au voyagement.
FOCUS FINAL
La nouvelle franchise de Capcom ne risque pas d’être considérée comme le meilleur jeu de rôle de l’année sur les consoles, surtout en comparaison de parutions magistrales comme Mass Effect 3 ou The Witcher 2 : Assassins of Kings. Si vous avez déjà terminé ces classiques et que vous cherchez un nouveau jeu de rôle à vous mettre sous la dent, Dragon’s Dogma propose une expérience substantielle qui innove principalement par son système de pions, mais qui prend place dans un univers mille fois exploré réservant peu de surprises.